La salle était plongée dans le noir, seule la lumière qui éclairait la scène baignait les visages attentifs d’un halo doré. Du piano, le prélude en Do dièse mineur s’échappait avec une violence inhabituelle, les mains du pianiste martelaient avec douleur les accords ouverts sur des gouffres inavoués. Vision d’enfer et de démence. Tristesse intense, poids de la vie dans les mains, sur les touches.
Dans la salle régnait une atmosphère figée, paralysée, un mal être peut être, un peu d’indifférence et d’ennui (tout le temps). Mais parmi les effets de robes et de parfums, un vieil homme était assis seul, vêtu d’un vieux pardessus gris qu’il n’avait pas retiré comme de peur de prendre froid. Il avait un visage marqué par le temps, ridé, abîmé, sali par la souffrance, Ce visage était si en harmonie avec la musique, comme si chaque accord avait gravé dans la peau une ride, une empreinte, une douleur, une tristesse.
Et ces grands yeux bleus, voilés, passés, comme une couleur exposée à une trop forte lumière perd de son intensité, immobiles, fixés sur les mains du pianiste, et bien au-delà perdus dans les harmonies de sa vie que Rachmaninov avait su faire réapparaître quelques instants. Je les vis, ces grands yeux azur se mouiller, prendre vie un instant, luire, vibrer aux sons de la vocalise, je vis une larme couler le long de la joue pâle et soudain s’évanouir par enchantement comme si une main l’avait recueillie délicatement. Alors à ce moment, je compris que le vieil homme n’était pas seul et qu’elle était là, elle aussi, l’âme sœur ; pour lui, éternellement pour lui.
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